La durée de vie ne cesse de s’allonger. Et ce n’est pas sans conséquences sur le comportement des époux qui sont de plus en plus nombreux à divorcer. Etat des lieux et conseils pour éviter une séparation.

Combien de temps «dure» un couple? Autrefois, la question ne se posait pas… A l’âge de la retraite, la plupart des gens malheureux en ménage renonçaient à se séparer. Aujourd’hui, les femmes, elles, hésitent beaucoup moins. Si seulement 33 épouses sexagénaires choisirent de divorcer en Suisse en 1970, elles étaient près de cinq fois plus nombreuses (157) à franchir cette étape en 2009. Le phénomène touche aussi les septuagénaires, puisque 25 d’entre elles ont rompu leur mariage l’an passé, alors qu’elles n’avaient été que deux à le faire voilà quarante ans. Mais derrière les statistiques, le mystère persiste... Combien de temps? Il y a certes la passion des débuts, suivie peut-être de la joie d’être parents et de voir grandir ensemble les enfants, si une rupture, ou un décès prématuré, ne vient pas briser cette harmonie. Où est née cette vision du couple idéal, à la fois libre, amoureux, exclusif et comment s’est-elle imposée? «Si l’on remonte le temps, on constate qu’à l’échelle humaine, le couple moderne est extrêmement récent, une quarantaine d’années à peine! constate Michel Rouche, historien français et catholique convaincu. Au départ, nous sommes presque tous polygames et, pendant des milliers d’années, nous avons vécu en couple dans le seul but de faire des enfants. Les Grecs et les Romains n’aimaient pas leurs épouses comme un mari aime sa femme de nos jours. Pendant des siècles, les hommes ont eu plusieurs épouses.» Selon lui, c’est le mariage chrétien – généralisé depuis un siècle – qui a finalement permis l’arrivée de l’amour dans le couple. Et la fidélité…

La loyauté ne suffit pas

«C’est un pilier central, notamment dans le christianisme et le judaïsme», rappelle Georgette Gribi, théologienne et enseignante à l’Atelier oecuménique de théologie à Genève. Ce serment est-il toutefois plus difficile à tenir qu’autrefois, en regard de la longévité croissante? «Oui, je le pense, ajoute-t-elle. C’est déjà quelque chose de rester marié vingt ans avec la même personne... C’est encore autre chose que de le rester cinquante ans. Cela dit, c’est la notion même de fidélité qui est devenue peut-être plus relative, et je ne suis pas sûre que cela soit grave, d’ailleurs!» Psychothérapeute cognitiviste comportementaliste, mais aussi écrivain, le Français Hervé Magnin considère d’ailleurs que la fidélité ne suffit pas à sauver un couple. «Cette qualité possède un lien étroit avec le sentiment de sécurité. Elle se traduit par une exclusivité sexuelle, mais elle peut aussi se transformer en dérive névrotique par l’accaparement de l’autre. Certains couples, où chacun se sent suffisamment solide intérieurement, s’autorisent des relations extraconjugales. A l’inverse de l’adultère, le "polyamour" (ndlr: une fidélité à plusieurs personnes) n’est pas caché. Mais il est clair que cela ne peut pas convenir à tout le monde.» Pourquoi tant d’échecs? Peut-être parce que les raisons qui nous poussent à envisager une relation durable – la hantise de la solitude, la reconnaissance sociale ou simplement l’incapacité de se cuisiner un repas – ont parfois un coût en termes de compromis. «Dans ce cas, cela peut entraîner une interdépendance plus ou moins névrotique, une relation qui ne sera pas forcément épanouissante», considère l’auteur.

Les mythes et la réalité

Hervé Magnin observe souvent dans l’état amoureux les reliquats du mythe romantique extrémiste, où l’on doit tout donner à l’autre. «Mais cette générosité fantasmée est rarement compatible avec nos besoins et nos manques. Nous attendons alors un retour sur investissement. Des choses moins belles se révèlent alors. Et là, est-ce encore jouable? Si l’attraction est suffisamment forte et la communication possible, on peut supporter les petits travers de l’autre. Sinon...» Au-delà des aspects psychologiques, dans les faits, la formation professionnelle des femmes – autrement dit leur indépendance financière – a-t-elle accru leur autonomie? «Cela peut-être un facteur facilitant face à un souhait de séparation, mais sans être une cause en soi, relève Laurence Dispaux, psychothérapeute et sexologue à Morges (VD). Il est vrai que c’est plus souvent la femme qui tire la sonnette d’alarme face à une tension conjugale et réclame des changements. Et si elle n’est pas entendue, elle fera un constat d’échec avec des conséquences auxquelles l’homme ne s’attendait pas.»

Quand la retraite sonne le glas

L’allongement de la durée de vie ne simplifie pas davantage les relations. Comment envisager à 60 ans de partager les vingt, voire trente années à venir, en mésentente avec son conjoint? Laurence Dispaux, qui exerce également comme conseillère conjugale, ne constate qu’une légère augmentation des consultations de personnes âgées de 60 à 70 ans. «En revanche, nuance-t-elle, dans mes cours de préparation à la retraite, un nombre étonnant de participants sont récemment séparés ou divorcés.» La retraite est en effet une étape semée d’embûches. Certains besoins, comblés jusqu’ici par l’activité professionnelle, comme le dialogue, les rencontres et la valorisation, ne le sont plus. Des incompréhensions face aux rapprochements sensuels ou le temps passé ensemble par rapport aux espaces propres peuvent aussi provoquer des différends. «D’autres difficultés préexistantes, comme l’alcoolisme, les infidélités ou la violence, que l’on tolérait avant, deviennent parfois causes de séparation.»

Une conséquence de Mai 68

Pour Christian Reichel, conseil-ler conjugal à Antenne-Couples à Chavannes-près-Renens (VD), l’éclatement des conventions sociales explique aussi l’augmentation du nombre de divorces dans cette catégorie d’âge. «Nous ne devons pas oublier que les 60-70 ans sont issus de cette fameuse génération des soixante-huitards, qui ont rompu avec les traditions et les codes sociaux de leurs prédécesseurs. Pas étonnant donc qu’ils aient plus de liberté à se quitter, au vu de ce que leur génération a mis en route comme processus nouveau.» Dans son cabinet, les consultations des 60-70 ans ont passé du simple au double depuis dix ans. Ce qui ne signifie pas qu’ils aient plus de problèmes conjugaux que leurs prédécesseurs, mais simplement qu’ils osent davantage solliciter une telle aide. Parmi sa clientèle, deux types de couples se distinguent. «Il y a ceux qui ont vécu une vie relativement libre de contraintes et parfois caractérisée par des ruptures, suivies de reconstruction de couple. Ceux-ci ressentent le besoin de se retrouver pour essayer de bien vivre la dernière tranche de leur existence. Le monde leur appartenait et, soudain, ils découvrent leurs limites et expriment leur crainte de terminer leur vie loin de ceux qu’ils aiment.» Apparemment sans histoires, les autres couples, qui consultent Christian Reichel, sont ceux qui sont restés ensemble. «Leurs difficultés sont souvent issues d’un besoin de retrouver leur jeunesse et d’une envie de vivre. Leur vie a été caractérisée par beaucoup de routine, parfois de l’ennui. Rattraper le temps perdu devient alors une sorte de leitmotiv…»

Sandrine Fattebert 31.01.2011 http://www.generationsplus.ch/air_du_temps_dossier.php?id=907